Graines de Vie

Par Emma

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Après Veracruz, nous avons repris la route vers Querétaro, le nombril du Mexique, où Mihi a rejoint la bande.

C’est là qu’Ali nous reçoit ; elle travaille en tant que productrice de Radio Exitos, une station du Michigan qui nous soutient depuis le début. On en profite alors pour partager notre expérience avec le Tumin* avec nos auditeurs hispaniques au nord du Rio Bravo.

Au même moment, Emma reçoit une proposition qu’elle ne peut refuser : un voyage direction la capitale pour couvrir le forum de CropLife, une association regroupant les neuf entreprises agroalimentaires les plus grandes du monde, en pleine action d’insertion de graines transgéniques au Mexique. Le terrain est on-ne-peut-plus fertil à ce propos puisque le gouvernement fédéral vient de lancer sa « Croisade Nationale contre la Faim, » qui promet de nourrir les 7 millions de Mexicains (selon les chiffres officiels) qui n’ont rien à manger.

C’est un thème qui nous intéresse particulièrement à cause de ses conséquences sanitaires. Celles-ci ont poussé les pays européens à fortement réglementer l’importation et les semences d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Notre intérêt est d’autant plus marqué lorsque nous avons conscience de son impact sur les communautés indigènes ; en effet, le maïs fait partie du régime et de la culture mexicains depuis des temps immémoriaux.

Nous ne le savons pas encore, mais au cœur de ce forum, nous découvrirons le travail des activistes pour la souveraineté alimentaire dont la lutte s’est transformée en dernier rempart contre la propagation des cultures transgéniques dans les champs mexicains.

Corporatisme vs activisme

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Après deux ans de paix relative, Mexico City semble pourtant toujours aussi monstrueuse. Dans les entrailles du métro, Emma se dirige vers Polanco, un des quartiers les plus riches ; son look « hippie » attire les regards méfiants de la sécurité de l’hôtel luxueux offert par les organisateurs.

Le lendemain matin, vêtue de son tailleur de journaliste, elle se dirige vers la salle de conférence où, cette fois, elle ne reçoit que des sourires de bienvenue. Dans le coin réservé à la presse, les entreprises s’efforcent de répondre favorablement aux journalistes accourus des quatre coins d’Amérique latine.

« Est-ce que je peux avoir un trépied, s’il vous plaît, » demande Emma à une jeune représentante de Syngenta, une compagnie qui possède déjà des semences expérimentales d’OGM dans le nord-est du pays.

Notre matériel vidéo semble bien dérisoire à côté de celui des grandes chaînes télévisées qui ont été invitées à promouvoir la « récompense » que Croplife remettra à la Commission Fédérale pour la Protection des Risques Sanitaires (Cofepris) pour « faciliter le commerce de produits phytosanitaires. »

Tout cela en suivant, bien sûr, les directives du système de révision des nouvelles molécules, chaperonnées par l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) aux Etats-Unis et l’Agence Régulatrice et de Gestion des Pesticides (PMRA) au Canada.

En 2002, sans avoir réalisé aucune analyse de risque préalable, la Cofepris avait autorisé l’importation du maïs NK603 de Monsanto pour la consommation humaine, lequel avait causé tumeurs et morts prématurées des rats alimentés avec cet organisme transgénique.

L’évènement du jour semble des plus ennuyeux puisque, à part l’intervention d’un ingénieur agronome argentin pour un «permis social » de la culture de l’OGM, au centre du forum ne s’expriment que des économistes, des politiques et… des ingénieurs automobiles ?

Pas de place pour les scientifiques, ni pour les producteurs locaux ou les professionnels de la santé, encore moins pour les agriculteurs. Ceci est clair : les politiques de gestion des champs d’Amérique latine sont dessinées par le secteur privé.
Soudain, l’atmosphère se teinte d’une autre couleur. Deux femmes interrompent les débats en brandissant une banderole sur laquelle on peut lire « NON au maïs transgénique ! » Elles sont membres de Graines de Vie, une association qui soutient la conservation des graines originelles et leaders de la campagne « Sans Maïs, Pas de Pays. »

Les cris de protestation ne se font entendre qu’aux premiers rangs. Personne ne leur cède un micro. En même temps, la compagnie responsable de filmer les débats coupe l’enregistrement mais notre caméra continue de capter ce que le gouvernement ne veut pas voir.

« À qui dois-je m’adresser ? » demande Emma à une jeune femme qui distribue des dépliants. « Appelez Adelita San Vincente, elle s’occupera de vous. »

Le forum se termine sans plus de soubresauts après cet « échange inespéré d’idées, » comme le qualifiera le représentant de la Cofepris.

La peur du débat

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« Adelita San Vicente ? J’ai eu votre contact lors de la conférence de Croplife. J’aimerais vous rencontrer pour une interview, » lâche Emma par téléphone. « Vous êtes sûre que vous n’êtes pas de Monsanto ? » répond Adelita, sur un ton mêlant plaisanterie et sérieux.

Elles se rencontrent à Coyoacan. L’activiste porte une chemise brodée de dessins indigènes et à son cou pend une breloque en forme de graine de maïs. Son sourire inspire force confiance.

« Nous avons utilisé notre droit à la protestation, car ils ne nous écoutent pas. Nous avons sollicité une audience auprès du Ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de la Santé mais n’avons encore reçu aucune réponse, » commente-t-elle.

Ce qui est préoccupant, dit-elle, c’est que l’on prenne des décisions exposant la santé humaine et la biodiversité du maïs à des risques sans les soumettre préalablement à un véritable débat scientifique. « Lors de la conférence d’hier, aucune voix discordante ne s’est élevée ; c’est très inquiétant. On nous accuse d’extrémisme et d’être rétrogrades mais notre opposition a un fondement scientifique. »

Elle nous informe que le gouvernement préfère ignorer de nombreuses études, dont celle de l’Union des Scientifiques Engagés pour la Société (Unión de Científicos Comprometidos con la Sociedad, UCCS), présidée par le Docteur Antonio Turrent. Celles-ci signalent que le potentiel de production de maïs du pays n’est pas utilisé à son maximum, qu’il pourrait donc tout à fait répondre à la demande alimentaire sans l’insertion des OGM.

Cependant, le manque de stock et de politiques agricoles de soutien ont fait que le pays ne peut répondre à la demande de maïs et se retrouve de plus en plus dépendant des importations.

Dans ce contexte, les corporations agrochimiques présentent l’insertion de semences transgéniques comme la formule magique pour solder le déficit de production et, en même temps, contrecarrer les effets de la sécheresse.

La révolution génétique

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« Ils veulent nous faire croire que les transgéniques sont une nouvelle révolution mais il s’agit en fait d’un modèle technologique qui n’a pas mis fin à la faim dans le monde. Cet argument-là se contredit tout seul. Le problème alimentaire ne concerne pas la production mais plutôt les politiques et la distribution, » promet Adelita.

En 2012, la France et la Russie ont suspendu l’importation du maïs transgénique après qu’une étude, réalisée par le Docteur Gilles-Eric Seralini et publiée dans la revue scientifique Food and Chemical Toxicology, a révélé les effets mortels du NK603 sur des rats de laboratoire.

Mais le Mexique, le pays qui compte la plus grande consommation de maïs par personne, n’a pris aucune mesure de précaution. Au contraire, le maïs transgénique se trouve encore dans divers aliments et des semences pilotes ont été approuvées dans les états de Sonora et Sinaloa, qui abritent des entreprises telles que Monsanto et Pioneer, entre autres.

« Pourquoi devons-nous manger ce que l’Europe refuse ? Lorsqu’un peuple se nourrit de maïs, il mérite que des études plus approfondies soient menées. Malheureusement, le capitalisme fait que la science est financée par les grandes multinationales. Ce sont elles qui déterminent ce que la science peut faire, » ajoute l’activiste.

Sans Maïs, Pas de Pays

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La culture du maïs, d’origine mexicaine, fait partie des plus importantes du monde. On calcule que la plante doit avoir entre 70.000 et 80.000 ans et continue d’évoluer. On peut aussi bien la planter au niveau de la mer qu’à 3.000 mètres d’altitude. Depuis la Patagonie jusqu’au Canada. Son adaptabilité la rend également idéale face aux changements climatiques.

En plus de la consommation qu’en font les hommes, on l’utilise pour la production d’éthanol, d’huiles végétales, de sucres, ainsi que pour le forage et l’élevage.

Mais, au Mexique, cette graine, avec ses soixante-trois espèces (natives et créoles), représente bien davantage que la base de la pyramide alimentaire puisqu’elle fait partie du bagage culturel et identitaire national. C’est l’ingrédient principal du mode de vie des peuples originels qui continuent d’utiliser la milpa* comme système de production pour leur propre consommation.

Cinq ans à peine avant que ne puisse être demandé un moratoire sur les semences expérimentales et le commerce d’organismes transgéniques, les entreprises ont mis l’agriculture mexicaine dans leur ligne de mire. Sur les 110 demandes de semences « expérimentales » transgéniques, au moins 15 ont déjà été autorisées.

Selon la Loi de Sécurité Biologique pour les OGM (plus connue sous le nom de « Loi Monsanto »), ces cultures se trouvent au bord d’une phase commerciale dont l’objectif est la propagation définitive de ces organismes dans toutes les zones où la graine de maïs n’est pas originelle.

Cependant, le maïs étant une graine à pollinisation ouverte, sa contamination est iminente ; et les multinationales pourraient alors réclamer des droits de propriété intellectuelle, comme elles l’ont fait dans d’autres pays. Pour les communautés indigènes, cela se traduirait simplement par leur extinction.

C’est pour cette raison, insiste Adelita, que la campagne « Sans Maïs, Pas de Pays » cherche à faire reconnaître le pays entier comme lieu d’origine du maïs et non pas seulement certaines zones. « Ce qu’il faut comprendre c’est qu’on ne peut pas parler du maïs uniquement sur le point anthropologique. Il s’agit du futur de notre alimentation, » ajoute-t-elle.

« Au Mexique, l’agriculture locale génère plus de 60% des aliments inoffensifs. C’est la réponse dont nous avons besoin en ce qui concerne la production d’aliments. Nos agriculteurs sont forts de connaissances et de culture. En tant que consommateurs, nous avons le pouvoir de continuer à leur apporter notre soutien. Pourquoi vouloir des céréales Kellog’s quand on a des alegrías* et de l’amarante ? Pourquoi acheter des sodas lorsqu’on a des fruits pour faire des jus de fruits naturels ?» ajoute-t-elle.

En Juillet dernier, un juge fédéral a autorisé une mesure préventive qui empêche la propagation des maïs transgéniques dans les champs mexicains, donnant du temps à Graines de Vie, soutenue par des chercheurs, des experts, des environnementalistes et des indigènes de présenter une demande collective.

En Octobre, le gouvernement fédéral a fait appel de cette mesure. Le dénouement de cette histoire dépend de l’action de tous les mexicains.

Dédiée à Juanma, pour avoir attisé notre intérêt pour le journalisme agricole.

*tumin : monnaie parallèle au peso mexicain et utilisée dans de petites zones de l’état de Veracruz.

*milpa : système agricole méso-américain composé principalement de produits comme le maïs, le haricot, la courge et le piment, tous hautement riches en acides aminés protéiques.

*alegría : bonbon à l’amarante et au miel

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