Totonacapan : une expérience de haute voltige

Par Emma

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Totonacapan a l’air désolé. Le festival populaire «Cumbre Tajín» vient à peine de se terminer et ce qu’il en reste (ordures, stands vides, hausse des prix) s’offre encore à la vue de tous. Nous sommes au nord de la région de Veracruz, là où brillait la capitale de l’empire totonaque il y a quelques siècles.

Notre destination du moment se trouve à quelques kilomètres plus au sud, à Espinal. Nous nous y rendons séduits par une histoire d’économie alternative et malgré plusieurs avertissements de « dangers » dans la région.

Les ruines de la cité préhispanique de Tajín, qui vécu son apogée entre les années 650 and 950 jusqu’à devenir la plus grande ville du nord du Golfe du Mexique, vaut largement le détour. Il nous semble que camper serait notre meilleure option, mais les tarifs nous font fuir jusque Papantla de Olarte, berceau supposé des « hommes volants. »

Au cœur des rues étroites de Papantla, les manœuvres au volant d’Adelita requièrent de plus en plus de précision. Pato Che évite de peu quelques accrochages mais calcule finalement mal un virage et une première blessure de guerre se dessine sur la nouvelle peau d’Adelita. « Heureusement que Pato Che était au volant, » pensent Emma et Roberto.

Le problème le plus urgent maintenant est tout autre : si on reste à l’hôtel, que fait-on de Chai ? Nous souffrons plus qu’elle de la laisser dans le van.

Comme il est peu probable qu’on l’accepte dans un hôtel, nous ébauchons un plan, « Chai, la furtive. » Comprenant certainement notre mission, elle n’opère que peu de résistance lorsque nous la mettons dans un sac à dos. « C’est peut-être bien obscur là-dedans mais mes humains sont toujours tout près de moi, » pensons-nous qu’elle se dit. Une fois dans la chambre, son silence habituel et le frétillement de sa queue confirment notre théorie.
À la tombée de la nuit, maîtres et chien sont prêts à se reposer car, à l’aube, les attend une visite à la « cité du tonnerre*. »

Les échos du passé

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Les imposants soubassements pyramidaux décorés de bas-reliefs (xicalcoliuhqui) et les immenses terrains de jeux de paume* de Tajín nous rappellent la grandeur des cultures précolombiennes. L’architecture monumentale et les concepts urbains en avance sur leur temps prouvent de manière flagrante les connaissances scientifiques du peuple totonaque.

En 1519, quand les espagnols arrivèrent dans la région, la cité avait déjà été abandonnée et ne serait jamais découverte par les conquistadors. Cependant, les totonaques de Cempoala formèrent une alliance avec Hernán Cortés pour conquérir Tenochtitlan, dans l’espoir de se libérer du joug des Aztèques.

Mais une fois l’empire aztèque vaincu, les totonaques durent également se soumettre à l’homme blanc et une grande partie de leurs codices* et manuscrits furent détruits. Leur culture survit pourtant et est aujourd’hui peut-être celle qui s’est le mieux conservée.

Les croyances de ce peuple agricole tournaient autour de la terre, des astres et des semailles. Comme le faisaient leurs ancêtres toltèques, ils offraient à leurs dieux sacrifices et rituels dont certains perdurent aujourd’hui et sont devenus patrimoine immatériel de l’humanité.

Les hommes oiseaux

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L’un de ces rituels est celui des « hommes volants. » Il s’agit de cinq « hommes oiseaux » qui défient la gravité en se lançant dans les airs depuis un mât d’environ 30 mètres de haut, retenus par des cordes nouées à leurs pieds et à leur taille. Leur chute symbolise la pluie puisque le rituel original servait de remerciement ou de prière à la fertilité de leurs terres.

La légende raconte qu’à une époque de grande sécheresse, un groupe de vieux sages demandèrent à cinq jeunes d’envoyer un message à Xipe Totec, dieu de la fertilité, pour que reviennent les pluies et que prospèrent les récoltes.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt et cherchèrent l’arbre le plus grand et le plus droit et l’implorèrent de leur venir en aide. Ils le coupèrent et le ramenèrent au village sans qu’il ne touche jamais terre. Ils creusèrent un trou pour l’y enterrer y lui présentèrent des offrandes.

Les hommes se vêtirent de plumes pour que Xipe Totec les prenne pour des oiseaux, ils attachèrent des cordes à leur taille et se lancèrent dans les airs au son de la flûte et du tambour.

Bien que son origine fut attribuée à Papantla, on sait bien aujourd’hui que ce rituel fut pratiqué dans toute la région de Totonacapan qui recoupe de nos jours les états de Veracruz et de Puebla, ainsi que dans plusieurs cultures précolombiennes, comme celle des Quiché guatemaltèques, et d’autres qui arrivèrent jusque dans l’actuel Nicaragua.

Une poule noire, kuchut (eau de vie) et du tabac sont déposés dans le trou dans lequel on « sème » le mât. C’est avec une grande solennité que le caporal joue de la flûte et du tambour pendant que le groupe danse autour du poteau.

Ensuite, le mât est recouvert de cordes du bas vers le haut. Au sommet, on pose un carré de bois qui tourne autour de son axe et depuis lequel s’enroulent les cordes qui retiennent les hommes volants pendant que le caporal danse au point le plus haut sans aucune protection. Il le fait sur la « pomme, » une espèce de capuchon de bois calé sur la pointe du mât sur lequel on repose à peine les pieds.

Les 4 danseurs représentent les 4 points cardinaux. Du haut du mât, le caporal guide le groupe au son de ses instruments, fabriqués de cuir et de laîches. À son signal, chaque danseur saute dans le vide et tourne treize fois, représentant les treize ciels du dieu soleil.
À eux 4, ils réalisent un total de 52 tours avant de toucher terre, numéro qui symbolise les années d’un cycle du calendrier totonaque, le Xiuhmolpilli.

Après la colonisation, les missionnaires espagnols essayèrent d’interdire les vols mais voyant qu’ils n’y parvenaient pas, ils les réservèrent à tout ce qui avait trait à la religion, comme beaucoup d’autres rituels et traditions indigènes. De nos jours, on réalise ce rituel au sein de diverses communautés de Totonacapan, particulièrement lors des fêtes saintes. Les hommes volants ont ajouté quelques acrobaties pour impressionner les touristes, même sur des sites archéologiques aussi éloignés que ceux de la Riviera Maya.

Loin de disparaître, la tradition se transmet avec fierté de père en fils, oralement, comme le faisaient leurs ancêtres.

La fierté totanaque

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Par un de ces petits tours du destin, en arrivant à Espinal, nous avons rencontré Mardonio Méndez Juárez, un homme volant qui fit voyager cette tradition aux quatre coins du globe. Sa biographe, Irene Castellanos, nous guida jusqu’à sa maison où ils nous contèrent son histoire.

Mardonio est né à Espinal en 1927 au sein d’une famille très humble qui ne possédait qu’une maison en terre au toit de recouvert de feuilles de palmier. À 16 ans, il décide d’apprendre à voler et rejoint le professeur José Pérez, qui souhaite former un nouveau groupe après que le sien se soit dissout pour raisons économiques.

Erasmo de Rojas, les frères Pedro et Isidro Salazar, ainsi que Asunción Ramos complètent l’équipe et Mardonio Méndez s’en fait le caporal.

Ils réalisent leur premier voyage à l’étranger en Californie en 1956, sous contrat avec la compagnie DeLeón Aztec-Mayan Spectacular. Ils ne reçoivent que deux dollars par jour, se souvient Mardonio. Lors du premier spectacle, il dut demander pardon aux dieux car on enroula les cordes autour du mât à l’envers à l’aide d’une grue, sans tenir compte des rituels traditionnels.

Le groupe présente ensuite sa danse aérienne au Canada, aux États-Unis et à Paris où on ne les paye parfois même pas assez pour manger et où ils dorment « par-ci par-là, blottis les uns contre les autres à même le sol. »

En juin 1963, ils sont à Berlin Ouest. Mardonio et ses hommes volants font partie d’un événement visant à divertir le président américain, John F. Kennedy, qui doit y donner un discours.

« Être libre suppose de traverser de grandes difficultés et la démocratie n’est pas parfaite mais jamais nous ne nous sommes vus obligés d’ériger un mur pour enfermer notre peuple, » prononce alors le mandataire américain, critiquant ouvertement l’Union Soviétique. Aujourd’hui, ce sont pourtant bien les États-Unis qui érigent un mur le long de leur frontière sud pour se protéger de l’Amérique Latine.

Quelques mois plus tard, sous contrat avec la Maison Blanche, les danseurs se donnent rendez-vous à Washington D.C., où on les reçoit avec la nouvelle de l’assassinat de Kennedy au Texas la veille. Les danseurs participent aux trois jours de deuil national avant d’exécuter leur vol devant le nouveau président, Lyndon B. Johnson.

La dernière danse

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À 86 ans, les trésors les plus précieux que possède Mardonio sont sa famille et ses photos, grâce auxquelles il conte son histoire encore et encore. Même s’il a partiellement perdu la vue et si ses pas se font de plus en plus lents et difficiles, il continue de marcher sur les nuages.
Sous le regard incrédule de sa biographe, Mardonio accepte notre invitation à reproduire pour nous cet exploit tant de fois applaudi sur les scènes internationales. « J’ai un peu mal au genou, » dit-il en posant ses pieds sur une « pomme » qu’il conserve comme souvenir de la grande époque.

En équilibre sur un pied, Mardonio fait résonner son tambour et danse une nouvelle fois en direction des 4 points cardinaux en remerciement des pluies qui continuent de faire vivre Totonacapan, ce « merveilleux berceau du monde » (comme le définit Irene), qui n’a pas fini de nous surprendre…

cité du tonnerre » : nom de la cité préhispanique de Tajín en totonaca.
jeu de paume » : jeu de balles pratiqué par les cultures préhispaniques.
 codice » : manuscrit formé de feuilles de parchemin, quelque peu semblable à nos livres actuels

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